Cours 4
Le lien entre Khôra et Tissage.
La première attitude d’un être vivant est l’imitation. Par nature nous imitons les autres et c’est notre façon de nous intégrer à un groupe ou à une société, et surtout avant tout : à un environnement. Lors de l’intégration au sein d’un groupe, il faut jouer le jeu du groupe : on ne montre pas son originalité, ce qui nous définit, sous peine d’être rejeté. Nous nous fondons dans le fonctionnement du groupe et des règles qu’il impose : on singe les manières du groupe que l’on veut intégrer. C’est par la suite que l’on va montrer sa spécificité et que l’on va apporter notre originalité au groupe. Il y a une notion d’immersion qui ce dégage de ce processus, qui fait partie de la nature : l’animal le fait, parfois avec sa faculté de camouflage (comme le caméléon), pour des questions de survie. Il en est de même pour l’homme. Nous tissons par nature des liens avec notre environnement afin de se fondre en lui, dans un souci d’adaptation.
Dans l’œuvre de Platon, Phèdre apparaît comme un provocateur et un révélateur aux yeux de Socrate, dans le discours qu’il lui présente : il veut se faire entendre. Cette histoire mystique n’est pas différente de notre réalité : nous voulons provoquer et susciter quelque chose dans celui qui nous écoute. Dans le récit de Platon, Phèdre présente à Socrate un discours qui n’est en réalité qu’un plagiat de la pensée de Lysisas (un orateur d’Athènes). Phèdre a des notes et il ne fait que réciter ce qu’il a écrit. Socrate finit par découvrir la supercherie et il invite Phèdre à le suivre jusqu’à un endroit propice à la discussion où ils vont pouvoir tisser des liens. Cela va les aider à mettre en avant une idée : ils ressentent le lieu grâce à leurs sens, et Socrate en étant directement au contact de la terre avec ses pieds va se sentir en relation directe avec son environnement.
Ils commencent alors à marcher dans un ruisseau: ils sont à ce moment dans une relation étroite avec khôra. Ils vont s’allonger sous un arbre pour échanger des pensées: ils ne sont plus dans le topos mais dans le khôra, car il y a une atmosphère qui englobe le lieu et qui les englobent. Ils sont en train de tresser des liens avec le lieu et ils créent des interactions avec ce lieu qui sont hors de leur perception.
Ce lieu est un endroit qui était déjà occupé par un Dieu: Borée, le Dieu du vent du nord. Cette présence en fait un lieu sacré qui est déjà imprégné de la présence du Dieu.
Eurynomé est une divinité mère qui représente l’harmonie de la nature. Elle a des servantes qui se présentent sous la forme de juments. Lorsque les vents du nord souffle et qu’il fait très froid, les juments sont engrossés et vont mettre à bas un poulain: elles sont fécondés par les vents du Dieu Borée. Ainsi, ce tressage mythique qui a lieu imprègne l'environnement qu'il habite.
Lorsqu'un lieu est imprégné par une aura mythique, il peut pousser les hommes à bâtir des temples ou des divinités en l'honneur des dieux qui habitent cet espace.
Phèdre et Socrate vont se sentir recueilli dans le lieu où il résident. Ils sont " En chorismo": c'est à dire qu'ils se mettent à l'écart et se recueillent en un lieu pour s'imprégner de son aura mythique. Socrate explique alors à Phèdre qu'il est lui même mythe. En tant que "étant" et phénomène visible, il montre quelque chose: la seule partie visible de son être dans la réalité est son corps, mais l’entièreté de son "être" est invisible et constitue une réalité qui de l'ordre du mythe. Socrate à travers ses propos devient "En Theos": il est pénétré et inspiré par le dieu qui habite le lieu. Il y a un tressage entre le dieu qui habite ce lieu et son "être".
Prenns l'exemple du livre "The immense journey" de Loren Eiseley. C'est un paléontologue, qui dans son voyage, va découvrir un flux d'eau qui ravive le sol. Il va s'allonger sur ce flux jusqu'à ce que l'eau coule sur lui et que le sol glisse sous son corps : il devient alors conducteur de cette eau, et se trouve en osmose totale avec son milieu. Il entre ne résonance avec khôra.
La notion de Mythe
Nous retrouvons le mythe dans deux formules fondamentales, indissociables l'une de l'autre :
-Gnothi seanton : « connais toi toi même »
-Ei : « tu es ».
La véritable signification de ces deux formules est : « connais vraiment ce que tu es ». Il s'agit ici non pas de se connaître en tant que « étant », avec toutes les certitudes qui nous définissent, mais plutôt de de connaître l' « être », la vérité qui habite en nous. Se connaître vraiment relève d'une connexion que nous avons avec notre « être » dans son éternité contrairement à ce que nous sommes en tant que « étant » : c'est à dire éphémère. Il y a une vérité que nous ne pouvons concevoir en tant que « étant » car nous sommes mortel et nous allons disparaître : cette vérité qui nous habite, l' « être », est éternelle. Nous ne pouvons la ressentir si nous nous focalisons sur le phénomène éphémère que nous représentons. La vérité, l' « être », se trouve en celui qui habite le temps, Dieu, et non pas en celui qui entre, l' « étant ». La formule « tu es », révèle qu'il y a en nous une vérité divine qui est éternelle et qui nous habite. C'est cet « être » qui nous fait « battre », qui nous met en mouvement, mais pas de façon mécanique tel que nous l’entendons : c'est un lien avec le mythe qui nous met en mouvement dans l'éternité.
Socrate pense que cette vérité ne relève pas de la connaissance et des certitudes qui nous définit comme « étant » éphémère, qu'elle est de l'ordre de l’intuition, du ressenti, de la patience. Cette vérité n'est pas à détacher de l'oubli : il faut commencer par oublier ses certitudes pour ressentir ce lien mythique. Vérité se traduit par « Alétheia » en grec , et cette notion a pour racine « léthé », qui signifie « l'oubli ».
La notion d' « être » et de « vérité », sont liés à la notion de réminiscence qui est « le ressouvenir par l'âme de connaissances qu'elle a acquises en dehors de son séjour dans un corps et qu'elle a perdu lors de sa réincorporation ». C'est ce que certaines croyances indiennes appellent le cycle de réincarnation :
Un corps humain qui meurt libère l'âme qu'il contenait. Cette âme légère va s’élever vers un lieu supra terrestre où elle voit la « vérité », l' «être », et s' imprègne de son essence. Elle va alors s’alourdir, redescendre et traverser une fleuve, le Léthé, dans lequel elle va oublier tout ce qu'elle a pu voir par le passé, avant de réintégrer le visible, le physique : un nouveau corps. L' « étant » incarné par cette âme n'a alors aucune chance de se souvenir de l' « être ». A certaines occasions, il y a un flux qui relie l'homme à « la vérité ». C'est une connexion qui se produit entre le corps et « Idea », le monde des idées, par l’intermédiaire d'un Daïmon, considéré par Socrate comme « un génie personnel, une divinité intérieure qui inspire le jugement, un intermédiaire entre les dieux et les mortels ». Ce génie intérieur est nécessaire à cette connexion avec la vérité, sinon l' « étant » reste centré sur lui même et reste aveuglé par ses certitudes. Pour pouvoir créer un lien avec la « vérité », il faut s'oublier soit même et s'accorder à la coïncidence : ce que nous ne pouvons comprendre ou expliquer par nos repères et qui transcende nos certitudes les plus profondes.
Ainsi nous pouvons ressentir ce lien qui met en connexion avec la "vérité" grâce au Daïmon. Un autre phénomène est nécessaire pour pouvoir ressentir le lien qui nous lie à l"être": la répétition. Dans le phénomène de répétition il y a une notion de simultanéité qui est nécessaire pour que un phénomène se reproduise parfaitement: d'où l'impression que nous avons de "déjà vu". Dans la simultanéité que l'on retrouve dans la répétition, il y a un lien qui se met en évidence: celui du tressage par exemple entre les pensées de l'un et les mouvements d'un autre. A un moment précis, deux "êtres" vont mettent en évidence les liens qu'ils ont tressés pour réitérer une simultanéité: il y a alors un phénomène de répétition qui se créer. C'est à travers cette simultanéité que les deux "êtres" vont se trouver en état de résonance, et vont mettre en évidence le tressage mythique qui les lient.
Le terme tresser viens de "Plekeïn", proche du mot "leguein" qui signifie rassembler, élire ou distinguer. Le tressage est de l'ordre du rassemblement: c'est l'ensemble des liens qui se créent entre nos "êtres", que nous ne pouvons percevoir, mais qui se manifestent dans la simultanéité de nos répétitions. Nous représentons à la fois un tressage génétique et un tressage mythique.


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